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« CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE » : ITALIE, ANNÈES DE PLOMB

51 Rue de Bercy, 75012 Paris                                                                                                                                                          jusqu’au 15 avril 2026

Le 12 décembre 1969, une bombe explose dans la Banque nationale de l’agriculture à Milan, et fait 16 morts. Onze ans plus tard, le 2 août 1980, un autre attentat à l’explosif cause la mort de 80 personnes à la gare de Bologne. Ces deux massacres encadrent une décennie qui fut marquée, en Italie, par des luttes sociales d’ampleur, mais aussi par une violence sans commune mesure avec ce qu’ont vécu les pays européens industrialisés au même moment – même si l’on ne saurait réduire l’effervescence culturelle, sociale et artistique de ce moment à cette brutalité des passions politiques. Marqué par cette idée, engendrée par la révolution esthétique que fut le néoréalisme d’après-guerre, selon laquelle l’essence même du septième art serait d’enregistrer le monde tel qu’il est, le cinéma transalpin s’est vu confronté à un défi de taille. C’est une période durant laquelle il s’impose dans les grands festivals internationaux et où il se vend avec succès à l’étranger. Mais c’est aussi un moment durant lequel il va rencontrer un déclin inévitable, rongé par l’essor de la télévision privée et des mutations sociologiques implacables.

Attentats aveugles néofascistes, développement de la criminalité, tentatives de coup d’État, manifestations de rue violentes, guérillas urbaines menées par une frange de l’extrême gauche en quête d’un nouveau palais d’Hiver à prendre, ce chaos apparent trouvera diverses incarnations et formes cinématographiques. Reflet, symptôme ou acteur même d’un processus souvent indéchiffrable, le cinéma italien sera tout cela à la fois et l’histoire s’inscrira, frontalement ou en creux, au sein d’une production témoignant d’un mélange d’audace et de candeur, d’opportunisme et de lucidité.

Si certains grands artistes (Bertolucci, Fellini…) se réfugient dans le passé comme origine causale du présent, ou dans l’intime comme microcosme symbolique du dérèglement social, les cinéastes « engagés » ou « à sujet » choisissent la voie de l’allégorie kafkaïenne et de la fable métaphysique pour aborder un présent incertain. Ainsi, Elio Petri s’en prend à la répression policière dans son opéra pop Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, à la Démocratie chrétienne dans le prophétique Todo modo. Francesco Rosi, de son côté, s’attaque à ce que l’on a appelé la stratégie de la tension, la faiblesse ontologique de l’État, le « compromis historique » enfin, dans Cadavres exquis.

La comédie italienne, qui inscrivit le meilleur et le plus sarcastique commentaire sur les effets du miracle économique, s’assombrit progressivement. La corruption est au centre d’Au nom du peuple italien de Dino Risi, qui enchaînera immédiatement avec Rapt à l’italiennne, abordant avec humour et cynisme l’activisme armé à l’extrême gauche. Mario Monicelli, avec Nous voulons les colonels, brocarde la tentative de coup d’État menée par le prince Valerio Borghese. Quant à Un bourgeois tout petit, petit, il signe la fin de la comédie dite « à l’italienne », qui disparaît dans la vision nihiliste d’un monde sans rédemption. Le cinéma populaire, celui des genres et des filoni (filons) semble imprimer, avec l’inconscience lucide d’un art voué à travailler les sensations les plus primales du spectateur, l’esprit d’un temps troublé.

Dès les années 60, le western italien, dans une de ses variantes, se transforme en allégorie anti-impérialiste et s’interroge sur le rôle de la violence (El Chuncho de Damiano Damiani, Compañeros de Sergio Corbucci). Le giallo sexy apparait comme une manière de désigner la bourgeoisie du boom industriel comme une classe haïssable, uniquement guidée par la cupidité (L’Adorable Corps de Deborah de Romolo Guerrieri, La mort a pondu un œuf de Giulio Questi, Une folle envie d’aimer d’Umberto Lenzi). La peur, qui fut peut-être celle du citoyen ordinaire confronté à l’éventualité d’une mort violente et absurde, devient un affect central (L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento, La Tarentule au ventre noir de Paolo Cavara, etc.). Le polar brutal, en pleine expansion, saisissant en toute inconscience le Zeitgeist de l’époque dévoile, de la ville italienne, la trivialité de ses terrains vagues, de ses bretelles d’autoroutes, de ses usines de plus en plus désaffectées, de ses murs noircis de slogans militants et sa dégradation consécutive à un processus de désindustrialisation naissante, loin de toute esthétique de carte postale. Les poursuites automobiles y constituent une forme d’endoscopie fouaillant dans les entrailles de métropoles (Milan, Gênes, Rome) livrées à la violence de classe. Genre fantaisiste par essence, le film policier apparaît comme la manière la plus réaliste d’aborder le paysage urbain comme en témoignent, par exemple, La Rançon de la peur et Brigade spéciale d’Umberto Lenzi, Big Guns de Duccio Tessari, et tant d’autres. Toutes catégories confondues, de nouvelles figures, avatars cinématographiques de types sociaux réels, écrivant alors l’histoire, deviennent centrales, comme le policier brutal (les films mettant Maurizio Merli ou Luc Merenda en vedette) ou scrupuleux et fragile (Gian Maria Volonté dans Un juge en danger de Damiano Damiani), le juge (Franco Nero dans Confession d’un commissaire de police au procureur de la République, Michel Piccoli dans Le Saut dans le vide de Marco Bellocchio), le citoyen prenant la justice en main (Un citoyen se rebelle d’Enzo Castellari, Homicide volontaire de Pasquale Squitieri). Des silhouettes auxquelles les films prennent toujours soin d’attribuer une place définie par les rapports sociaux. De rares (très rares !) titres oseront aborder ce qui fut longtemps un tabou cinématographique comme le visionnaire Italia: ultimo atto? de Massimo Pirri, unicum cinématographique qui inclut la praxis politique de la lutte armée à l’extrême gauche dans la rhétorique du film policier urbain. Les derniers et sublimes sursauts du cinéma italien, avant sa « berlusconisation » fatale, se confondirent ainsi avec ce que l’on a appelé les « années de plomb ». C’est ainsi que s’exprima Jean-François Rauger à l’‘occasion de la soirée du 19 mars 2026 pour le lancement de ce festival – c’est le film de Risi Rapt à l’italiennne qui a fait l’ouverture – et la sortie de son livre Rosso sangue : Le cinéma italien des années de plomb (éditions Façonnage). En quelque 40 fims la cinémathèque présentera, en partenariat avec l’Institut Culturel Italien de Paris cette époque incroyable riche en diversité de films d’auteur et populaire extraordinaires et sanglants

Le programme :

Vendredi 20 mars 2026

19h00 GF

Les abstractions sanglantes : le cinéma italien des années de plomb. Conférence de Jean-François Rauger

21h00 GF

Film choisi par le conférencier

Nous voulons les colonels

Mario Monicelli, 1973

Samedi 21 mars 2026

14h30 HL

Séance suivie d’une signature par Jean-François Rauger de « Rosso sangue, le cinéma italien des années de plomb » à 17h30 (Librairie)

Italia: ultimo atto?

Massimo Pirri, 1977

Dialogue avec Steve Della Casa, Luc Merenda et Jean-François Rauger

19h00 HL

Séance présentée par Steve Della Casa

Compañeros

Sergio Corbucci, 1970

Dimanche 22 mars 2026

17h15 GF

Un bourgeois tout petit, petit

Mario Monicelli, 1977

20h00 GF

La Mort a pondu un œuf

Giulio Questi, 1968

Lundi 23 mars 2026

18h00 HL

Big Guns

Duccio Tessari, 1973

20h45 HL

La Tarentule au ventre noir

Paolo Cavara, 1971

Mercredi 25 mars 2026

18h00 GF

Le Témoin à abattre

Enzo G. Castellari, 1973

20h30 GF

Un citoyen se rebelle

Enzo G. Castellari, 1974

Jeudi 26 mars 2026

18h30 HL

Allonsanfàn

Paolo Taviani, Vittorio Taviani, 1974

Vendredi 27 mars 2026

19h00 HL

Ciné-club de Murielle Joudet

Dillinger est mort

Marco Ferreri, 1969

Dialogue avec Murielle Joudet. Avec la participation de Jean-François Rauger

Samedi 28 mars 2026

14h30 HL

Confession d’un commissaire de police au procureur de la République

Damiano Damiani, 1971

Dimanche 29 mars 2026

20h00 GF

Cadavres exquis

Francesco Rosi, 1976

Lundi 30 mars 2026

18h30 GF

La Ville accuse

Sergio Martino, 1975

20h45 GF

Un juge en danger

Damiano Damiani, 1977

Mercredi 1 avril 2026

18h00 HL

Romances et Confidences

Mario Monicelli, 1974

20h30 HL

Séance présentée par Hervé Joubert-Laurencin

Salò ou les 120 journées de Sodome

Pier Paolo Pasolini, 1975

Jeudi 2 avril 2026

18h00 HL

Touche pas à la femme blanche

Marco Ferreri, 1974

20h15 HL

Séance présentée par Stefano Darchino

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon

Elio Petri, 1970

Vendredi 3 avril 2026

18h30 GF

Homicide volontaire

Pasquale Squitieri, 1978

20h45 GF

L’Adorable Corps de Deborah

Romolo Guerrieri, 1968

Samedi 4 avril 2026

15h00 GF

Séance présentée par Jean-Baptiste Thoret

Bandits à Milan

Carlo Lizzani, 1968

17h30 GF

Séance présentée par Jean-Baptiste Thoret

El Chuncho

Damiano Damiani, 1966

20h30 GF

Une folle envie d’aimer

Umberto Lenzi, 1969

Dimanche 5 avril 2026

14h30 HL

Cher papa

Dino Risi, 1979

18h00 GF

Ecce bombo

Nanni Moretti, 1978

20h30 GF

Milan calibre 9

Fernando Di Leo, 1972

Mercredi 8 avril 2026

18h00 GF

L’Autre côté de la violence

Marino Girolami, 1976

20h30 GF

Brigade spéciale

Umberto Lenzi, 1976

Jeudi 9 avril 2026

21h00 GF

La Police a les mains liées

Luciano Ercoli, 1975

Vendredi 10 avril 2026

19h00 GF

Colpire al cuore

Gianni Amelio, 1982

21h30 GF

La Victime désignée

Maurizio Lucidi, 1971

Samedi 11 avril 2026

15h00 GF

Todo modo

Elio Petri, 1976

18h00 GF

L’Oiseau au plumage de cristal

Dario Argento, 1970

20h30 GF

Les Rendez-vous de Satan

Giuliano Carmineo, 1972

Dimanche 12 avril 2026

14h30 HL

La Rançon de la peur

Umberto Lenzi, 1974

Dialogue avec Nicolas Pariser. Animé par Jean-François Rauger

18h30 GF

Violence et Passion

Luchino Visconti, 1974

21h15 GF

Polices parallèles en action

Sergio Martino, 1973

Mercredi 15 avril 2026

18h00 GF

La Tragédie d’un homme ridicule

Bernardo Bertolucci, 1981

20h45 GF

Rapt à l’italienne

Dino Risi, 1973

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