« AUDITORIUM DE RADIO FRANCE » : LE PHILHAR ET CINQ DES SIX

Auditorium de Radio France, L’Orchestre Philharmonique de Radio France, Direction Mikko Franck

Vendredi 9 octobre 2019

Germaine Tailleferre : Trio pour violon, violoncelle et piano.

Hélène Collerette, violon, Nadine Pierre, violoncelle, Catherine Cournot, piano

Francis Poulenc : Concerto pour piano et orchestre en do dièse mineur, FP146

Louis Durey : Nocturne en ré bémol opus 40,

Romance sans parole opus 21.

Maroussia Gentet, piano

 Francis Poulenc : Sonate pour hautbois et piano FP185

Olivier Doise, hautbois, Catherine Cournot, piano

 Georges Auric : Phèdre, suite symphonique.

Le vendredi 4 octobre 2019, un premier concert dédié au « groupe des six »   proposait d’apprécier les œuvres d’Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc, œuvres interprétées par l’Orchestre Philarmonique de Radio France, dirigé par Mikko Franck, avec en invitée la saxophoniste Jess Gilliam. (1)

Pour la deuxième soirée consacrée à ce cénacle de compositeurs du début du XXème siècle, c’est la jeune pianiste Maroussia Gentet, qui s’est jointe à l’orchestre et ce sont Germaine Tailleferre, Louis Duret, Georges Auric et de nouveau Francis Poulenc qui ont été mis à l’honneur.

Avant d’évoquer le bonheur musical que n’a cessé d’offrir ce concert, un petit mot sur le groupe des six s’impose. (2)

Époque de foisonnement d’idées dans tous les arts, ce début du XXème siècle devait voir converger les révolutions artistiques autour de la forme ultime qui les rassemblait tous, le ballet. Les Ballets Russes fascinaient et divisaient tout Paris depuis 1909. Diaghilev, Fokine, Massine, ou Nijinski pour la chorégraphie. Debussy, Stravinsky, Prokofiev, Ravel, Fauré, Satie, (qui fit scandale avec « Parade » en 1917), pour les partitions. Léon Bakst, Alexandre Benois, André Derain, Henri Matisse, Pablo Picasso pour les décors…Cocteau, Radiguet pour les textes…Que de grands noms réunis !

C’est dans ce contexte, au beau milieu de la grande guerre, que de jeunes compositeurs prirent l’habitude de se réunir le samedi soir, autour de Jean Cocteau et Darius Milhaud, réunions qui aboutirent à des projets communs que le critique Henri Collet attribua à un certain « Groupe des six », en analogie au fameux « Groupe des cinq » désignant l’école Russe. (3)

« Les Mariés de la Tour Eiffel », écrit par Jean Cocteau et mis en musique par Georges Auric, Arthur Honegger, Francis Poulenc, Darius Milhaud et Germaine Tailleferre, constitua l’une des deux rares expériences réellement collectives de ce groupe, dont les individus continuèrent à se côtoyer activement jusqu’en 1923, bien que Jean Durey, le sixième larron, eut quitté l’aventure commune deux ans plus tôt.

Nous ne rentrerons pas dans les biographies de ces 6 grands noms de la musique du XXème siècle. Signalons simplement qu’ils furent en première ligne, à cette époque, durant laquelle la science de l’orchestration et du timbre, les ressources d’harmonies audacieuses, modales, mais pas encore atonales, offraient la palette la plus subtile, variée et complexe qui soit.

Le programme de cette soirée du 9 octobre nous invitait donc à découvrir la trop méconnue Germaine Tailleferre dans un «Trio pour violon, violoncelle et piano», œuvre toute en délicatesse et pleine d’entrain jouée brillamment par trois femmes. Le féminisme à l’honneur !

Après cette mise en bouche intimiste, Francis Poulenc, probablement le plus connu du grand public, nous était proposé avec le «Concerto pour Piano et orchestre en do dièse mineur». La première partie s’achevait par deux œuvres de Louis Durey, pour piano seul.

Après l’entracte, une «Sonate pour hautbois et piano» de Poulenc, relançait la soirée avec ambition et virtuosité, avant de proposer un final en forme de feu d’artifice acoustique ; « Phèdre » de Georges Auric.

On peut déjà apprécier le soin apporté au choix du répertoire. Une savante alternance de pièces intimistes et de morceaux orchestraux massifs et puissants.

Aucun temps morts, le trio servi en entrée, comme une luxueuse mise en bouche, eut le seul défaut – mais en est-ce vraiment un ?- d’être le premier morceau d’un menu ou chaque plat apporta un supplément de vigueur ! Ainsi, quand le beau Steinway quitta la scène pour laisser place au majestueux et exceptionnel piano de 102 notes conçu par Stephen Paulello, quand le grand orchestre pris place pour interpréter ce concerto de Poulenc, crée en 1948, on pouvait pressentir l’arrivée d’une vague imminente.

Maroussia Gentet apparu alors comme l’antithèse de cette puissance contenue qu’on devinait prête à s’élancer. Telle une nymphe, vêtue de blanc, la pianiste s’installa devant son instrument, et ses mains fines, sans rien perdre de la force nécessaire à l’exécution de la partition, se mirent à courir gracieusement sur le clavier. On put apprécier dans ce concerto le fait que l‘orchestre ne se contentait pas d’être un faire valoir pour la soliste, mais qu’au contraire, les deux entités se nourrissaient l’une l’autre. Le piano faisait corps avec l’orchestre. Tantôt accompagnant d’arpèges brisés une mélodie égrenée par les cordes, tantôt répondant à l’orchestre, aidé en cela par un unisson avec le piccolo, souvent mis à contribution.

Dans cette œuvre, tout l’ambitus du piano est mis à contribution, et toute la palette des nuances. Poulenc appréciait beaucoup les bois, et on sent qu’ils lui rendent son affection. Le rapport de force entre les masses sonores, entre les pupitres était remarquable dans cette version. La grâce de la soliste contrastant avec la violence de certains passages orchestraux apporta un supplément d’âme, qui, pour être probablement le fruit d’une perception subjective, n’en aura pas moins été ressentie par d’autres heureux spectateurs.

Le programme, décidément très habilement conçu, nous offrit deux pièces pour piano seul, de Louis Durey, pour clôturer une première partie variée et d’une richesse orchestrale extrême. Un exemple de l’art de la « tension – détente » !

Ainsi, après l’entracte, Poulenc revint nous visiter, aidé en cela par la pianiste Catherine Cournot, et le hautboïste Olivier Doise . C’est un autre type de performance que le public put alors apprécier. Un duo remarquable, à la virtuosité affichée. Les textures sonores subtiles, les interactions si savamment conçues et restituées par l’orchestre et la pianiste quelques minutes plus tôt, cédèrent la place à un autre morceau de choix.

Mais l’orchestre n’avait pas dit son dernier mot, et la partition de Georges Auric allait bientôt lui permettre de s’exprimer dans toute sa splendeur.

Percussions, harpes, harmonies, aux dissonances ici dosées à la perfection, jusqu’au crescendo final à vous donner la chair de poule.

Lycette Darsonval, Serge Lifar, Jean Cocteau, Georges Auric, Tamara Toumanova , Georges Hirsch

©DR

Claude Bessy, qui reprit très vite le rôle de ce ballet dont la chorégraphie fut créée par Serge Lifar en 1950, confessa trouver les dissonances difficiles à comprendre pendant les répétitions. (4)

Pour finir, ajoutons que l’Auditorium de Radio France, pour ceux qui l’ignorent, est une salle chaleureuse, où il n’existe pas de mauvaise place, et que Mikko Franck y est comme un poisson dans l’eau : de bonne augure pour les soirées d’hiver à venir.

  • : Voir l’article de Stéphane Loison sur vieilles carne : https://vieillecarne.com/auditorium-de-radio-france-le-philhar-et-trois-des-six/
  • : Voir la présentation complète du groupe des six : https://www.maisondelaradio.fr/article/qui-etaient-les-six
  • : Expression inventée par Vladimir Stassov en 1867 pour désigner 5 compositeurs russes de la fin du XIXem siècle : Alexandre Borodine, César Cui, Bili Balakirev, Modeste Moussorgski, et Nikolaï Rimsky-Korsakov. Ces cinq compositeurs se retrouvèrent autour d’un manifeste visant à établir des objectifs et ambitions communes, une forme d’idéal du renouveau Russe.
  • « La première fois que Serge Lifar nous a fait entendre la musique d’Auric, nous sommes restés sans voix, interloqués. Nous sortions des représentations des « deux pigeons » de Léo Delibes, dansions sur des musiques plus classiques …Je me souviens que lors des premières répétitions, au piano, nous n’arrivions pas à comprendre le sens de cette musique…c’était une révolution pour nous. » Claude Bessy, danseuse étoile, puis directrice de l’Opéra de Paris.

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