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[CYPRIEN KATSARIS] : L’HOMME AUX MILLE DOIGTS !

Entretien avec Cyprien Katsaris

Compliqué de rencontrer Cyprien Katsaris ! Il court, il court, depuis des années, tout autour de la Terre…Entre deux avions, une remémoration d’un concerto de Beethoven, j’ai pu l’extraire, oui le mot n’est pas inexacte, de son piano pour un entretien totalement décousu. On a parlé de ses passions autres que du piano classique. Du Cameroun aux salles de concert les plus prestigieuses du monde, sous la direction des plus grands chefs-d’orchestre, ses mains à l’agilité incroyable – il doit avoir dix doigts dans chaque mains – ont interprété un répertoire incroyable jusqu’à Messiaen, Dutilleux. Ceci est une interview, tout ce que vous direz etc etc etc…il y a eu quelques off records amusants…

On reste dans le classique pour commencer. Rappelez-nous quels sont vos pianistes favoris, dans tous les domaines ?

Dans le jazz c’est Art Tatum. J’ai un très bon copain que j’aime aussi beaucoup, Chick Coréa qui avait écrit des pièces pour enfants ; il m’avait confié qu’il était mal à l’aise pour les interpréter parce qu’elles étaient écrites il préférait l’improvisation. Il a quand même enregistré un concerto pour deux piano de Mozart avec Friedrich Gulda sous la direction d’Harnoncourt !

Il a interprété aussi un Bartók avec Herbie Hancock !

En classique, ma première idole ce fut György Cziffra. Il avait une virtuosité expressive, c’est à dire que là où un pianiste très très fort va faire un trait de virtuosité, par exemple dans l’Étude Révolutionnaire de Chopin, lui, il phrasait toujours les traits pianistiques, c’était toujours expressif. Il y a une étude de Liszt qui s’appelle Les feux follets où certains très grands noms la jouent à toute vitesse, à la perfection, et c’est génial ; Cziffra lui la rendait poétique ! A l’époque il était jalousé car il n’y avait aucun pianiste au monde capable de faire ce qu’il faisait. Grâce à You tube on peut voir de nombreuses vidéos de cet immense artiste. Une découverte pour les jeunes générations, certains détracteurs ont retourné leur veste !

L’autre choc c’était Wilhelm Kempff. Il obtenait des moments de grâce incroyables, lui c’était Beethoven, Brahms, Schuman et Schubert,

Aujourd’hui il est au purgatoire !

Parce qu’il y a trop de pianistes ! Il y a 70 millions de jeunes qui font du piano en Chine, c’est une information que j’ai eu connaissance il y a deux ans du Ministère de l’Industrie de la Musique Légère comme il l’appelle en Chine, et il y a 20 millions qui sont dans les conservatoires en espérant faire la carrière de Lang Lang ! L’autre grand choc c’était Vladimir Horowitz. Je l’ai vu trois fois aux USA, fin des années 70. Il jouait Scarlatti comme personne, c’était les trois qui m’ont beaucoup impressionné et touché.

Connaissez-vous les jeunes pianistes ?

Actuellement vous avez la jeune chinoise Wang YuJia, une grande grande pianiste. Il y a un jeune anglais qui est génial, Benjamin Grosvenor. J’en entends dans les concours internationaux qui sont fantastiques mais qui malheureusement disparaissent de la circulation. Pendant trente ans je me suis occupé du Festival International d’Echternach au Luxembourg et on recevait des centaines et des centaines de dossiers. Il y a des pianistes qui percent et qui ne sont pas aussi bons, cela fait partie des grands mystères de ce métier.

Que pensez vous des pianistes français ?

Il y a Kantorow qui est formidable, il a gagné le concours Tchaïkovski 2019. Il y a Debargue mais je ne le connais pas assez.

Il vient d’enregistrer des sonates de Scarlatti, c’est magnifique.

Il y a une trentaine d’année sur France Culture on m’avait demandé d’apporter mes disques préférés. J’avais amené des sonates de Scarlatti interprétées par un pianiste qui était génial et quand ils ont su qui était ce pianiste, ils n’en croyaient pas leurs oreilles et savez- vous qui c’était…György Cziffra ! Il avait fait des enregistrements de musiques préclassiques géniales!

Revenons au pianiste que vous êtes, d’où vous vient cette manie des transcriptions ?

Quand avec ma famille nous vivions au Cameroun, à l’époque de la colonie, il y avait une très forte communauté grecque, c’était les huit premières années de ma vie, mes parents étaient de grands mélomanes et on avait une collection de 33tours, je me souviens de la Symphonie Pastorale, des extraits du Vaisseau Fantôme et le Concerto de l’Empereur, celui avec Horowitz et Fritz Reiner, et beaucoup d’œuvres symphoniques et des oratorios. Étant baigné dans cet univers, j’ai toujours voulu produire ces sons avec mes propres mains, et quel ne fut pas mon étonnement lorsque j’ai découvert les transcriptions de Liszt des Symphonies de Beethoven, je les ai d’ailleurs enregistrées dans les années 80, je ne pouvais pas produire la Pastorale parce que je ne suis pas chef d’orchestre, alors ces transcriptions satisfaisaient mes jouissances égoïstes.

Le coffret Beethoven que vous venez d’éditer n’est donc qu’un plaisir égoïste…

C’est aussi faire connaître un travail phénoménal effectué par Liszt ; en 1988 Horowitz lors d’une interview au New York Times avait déclaré que les neuf Symphonies de Beethoven par Liszt sont les œuvres les plus extraordinaires du répertoire pianistique.

Dans quelques mois nous allons publier les Concertos de Mozart en direct entre 1996 à Salzbourg et 99, il y a quelques Concertos de Haydn avec Sir Neville Mariner, et il ne faut pas négliger aussi ceux qui ne sont pas mis à l’honneur, nous avons fait un disque avec la famille Bach, Mozart…

Quel est l’intérêt d’aller chercher des musiciens du temps passé, pourquoi ne mettez-vous pas votre talent au service des compositeurs de notre époque ?

Parce que je la trouve merdique ! Si vous me parlez de Boulez, je n’en veux plus, la pop ça ne m’intéresse pas, j’adore le jazz, la musique folklorique ; en Malaisie où j’avais joué avec l’Orchestre Symphonique, j’avais improvisé sur des chansons enfantines malaises, au Laos pour un concert caritatif j’avais reçu juste avant le concert des partitions d’un compositeur laotien, basées sur des airs populaires, j’avais beaucoup aimé les jouer, en Corée j’ai improvisé sur une des chansons les plus connus Arirang, en Europe j’ai joué certaines de mes improvisations..

Ce que vous écrivez n’est pas de la musique contemporaine, d’aujourd’hui. Ce sont des musiques tonales, Messiaen, Dutilleux vous les interprétez ?

Bien sûr que oui, avec Dutilleux on a même poussé une voiture ensemble !

Qu’est-ce que vous me chantez-là?

Il y a quarante trois ans à peu près à Boulogne sur Mer, l’Orchestre de Lille et Jean-Claude Casadesus a joué la Deuxième Symphonie de Dutilleux, et en première partie j’ai joué le Deuxième Concerto de Brahms ; à la sortie notre voiture n’a pas démarré et on a fait le pucham comme on dit au Cameroun avec Dutilleux !

Vous avez fait avancer la voiture à défaut de faire avancer la musique !

West Side Story c’est un chef d’œuvre dont j’ai intégré des transcriptions autorisées par Bernstein dans mon coffret des chefs-d’œuvres pour piano.

Répétez-vous beaucoup ?

Tous les jours, sans arrêt, il y a à peine une demi-heure j’étais sur mon piano…

Vous n’avez jamais demandé qu’on vous écrive des compositions ?

J’ai tellement de choses à faire…

Vous parlez de West Side Story qui a été un film aux dix Oscars de Robert Wise, je crois savoir que vous aimez la musique de film.

J’adore la musique de film, j’ai beaucoup improvisé chez moi sur les musiques de Michel Legrand, celles des Parapluies de Cherbourg dont je suis fan ; il y a la musique de Zorba le Grec, de Mikis Theodorakis, film de Cacoyannis, Chypriote Grec comme moi, qui avait réalisé Electre. J’en ai fait une Grande Fantaisie et j’ai fait des improvisations sur ses chansons. A la radio à Chypre on entendait souvent ses musiques.

Á la fin des années 70, je commençais à improviser sur des thèmes cinématographiques qui me venaient tout d’un coup, cela venait très très vite ; je pensais que peut être un jour cela pourrait être utilisable pour des films ; le temps a passé et il y a dix ans, j’étais en récital au Japon, où je viens tout juste de faire ma trente troisième tournées, en Chine cela fait ma quinzième tournées, donc il y a dix ans, lors d’un concert à Tokyo, tout d’un coup j’ai parlé au public et je lui ai dit que j’allais lui jouer ces mélodies. La semaine dernière à la fondation Louis Vuitton, j’ai fait de même, le grand patron de Radio Classique, des critiques, étaient présents, et je leur ai dit que je savais jouer d’autres musiques que de la musique dite classique ; je l’avais aussi fait à New York.

Il y en a 25 morceaux, ils ne sont pas enregistrés mais ils intéressent le département pop de Sony ; elles sont aujourd’hui dans une agence de comédiens et de compositeurs, UBBA, grâce à Fanny Ardant qui m’apprécie beaucoup. Vous pouvez les voir et les écouter sur You tube, les commentaires sont assez incroyables. J’aime écrire des musiques pour des films, Appassionato m’a été inspiré par Nathalie Portman que j’avais rencontré lors d’un diner.

Un Grec inspiré par une Muse, on revient aux fondamentaux !

Depuis de nombreuses années j’aime écrire des musiques pour l’image, je les ai jamais exploitées, je ne sais pas faire des arrangements…

Qui vous a proposé d’aller jouer à la Fondation Louis Vuitton?

C’est Hélène Mercier, l’épouse de Bernard Arnaud, j’ai enregistré deux disques avec elle, Hélène est spécialisée dans la musique de chambre et des œuvres pour deux pianos. Nous avons enregistré dernièrement les Danses Hongroises et les Valses de Brahms pour quatre mains. La première fois que j’y ai jouée c’était au tout premier concert en 2014.

Revenons au cinéma, c’est une grande histoire d’amour !

A la maison, on avait des films en huit millimètres qu’on projetait, c’était des dessins animés, des Buster Keaton, des films comiques, des extraits de 10 minutes et je m’amusais à improviser sur les images. J’avais fait aussi un montage avec un extrait d’une symphonie de Chostakovitch que je mélangeais pour créer l’ambiance Oui je suis un fana de cinéma, j’adore les films de la Hammer avec Christopher Lee et Peter Cushing en van Hesseling, La Momie avec Boris Karlov, Fu Man Chu, La Nuit des Morts VivantsPlanète Interdite et Le Jour où la Terre s’Arrêta sont les deux plus grands films de science fiction, je ne suis pas fana de Star Wars, je m’endors ! Bollywood j’aime aussi.

Le Jour où la Terre s’Arrêta musique de Bernard Herrmann est un film aussi de Robert Wise.

Le remake est totalement raté ! Pour rester dans le cinéma, Claude Chabrol un monsieur charmant, avait filmé un de mes concerts. Les moyens étaient très petits, je jouais le Prélude et Marche Funèbre de Liszt qui est une œuvre avant-gardiste, il voulait montrer ce que pense un pianiste. A un moment donné on me voit dévaler une pente et je regarde qui, moi-même en tenue de concert dans un cercueil. Au moment où on tournait ce passage, en plein air, il y avait des épines des pinèdes qui commençaient à tomber comme si c’était du sang… quand j’ai joué une œuvre de Messiaen, l’un des dernier Regard de l’Eglise d’Amour, il a voulu montrer les mains d’une certaine façon, Chabrol avait inventé quelque chose d’assez originale, on voit les mains de telle manière pour avoir certains effets optiques.

Comment avez-vous pu voir autant de films ?

Lorsque j’habitais à Chypre je répétais en regardant les films à la télé ! (rires)

Après avoir enregistré pour les majors vous avez créé votre propre label Piano 21, le 1er janvier 2001.

Avec le premier enregistrement mondial des Créatures de Prométhée de Beethoven dans la version pianistique de Beethoven lui-même.

D’où vous vient cette boulimie d’enregistrement?

On vit une époque extraordinaire, on peut enregistrer d’une manière tout à fait simplement. Savez-vous qui avez inventé le premier enregistreur ? Ce n’est pas Thomas Edison, c’est un Français Edouard-Léon Scott de Martinville, 17 ans avant Edison

Alors votre avenir, c’est toujours le piano ?

Je veux devenir vampire et venir me venger de tous les emmerdeurs (rires), vous savez que Bela Lugosi dormait dans un cercueil !

Bon à part devenir un vampire quoi d’autres ?

Apprendre le plus possible des œuvres et les enregistrer !

Donc le prochain album

Tous les Concertos de Mozart, la complète intégrale avec mes propres cadences, plus dans le style de Mozart. On a trois Concertos de Haydn avec Neville Mariner, est-ce qu’on va publier mes musiques pour des films imaginaires ???

Qui décide ?

Moi

Alors pourquoi dites-vous on ?

J’ai un collaborateur qui s’appelle Pierre Yves Lascar, on en parle,

Quand ferez-vous un autre concert en France

J’en ai fait un, il y a un mois, je n’en ai pas d’autre pour le moment.

Où jouez-vous le plus ?

Au Japon, j’y retourne en avril et en juillet et en Chine. Pour cette année Beethoven, je suis invité trois fois à Bonn, un récital le 4 mai, ensuite pour le Festival Beethoven en septembre, et le 16 décembre, le jour anniversaire de sa naissance, au Beethoven House où j’ai déjà joué, nous serons quelques musiciens à honorer sa mémoire.

Merci d’avoir interrompu votre répétition du concerto…

Une petite coupe de champagne ?

On n’a seulement pris qu’un diabolo menthe et on a continué à parler cinoche !

http://www.cyprienkatsaris.net

 

 

 

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