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« MOOCHIN’ABOUT » : A HISTORY IN AMERICAN FOLK

Avant que la musique américaine ne se divise en genres, elle était faite de voix. Des voix qui s’élevaient dans les églises, sur les perrons, dans les champs, les campements de cheminots, les bals de grange, les spectacles itinérants, les fêtes du samedi soir et les rassemblements du dimanche matin. Elle se composait de violons transportés par-delà les montagnes, de banjos et de guitares passant de main en main, d’hymnes chantés en harmonies brutes, de blues plaintifs joués au bottleneck, de chansons cajuns traversant les bayous, de chants de cowboys venus du Texas et de ballades familiales semblant aussi anciennes que les collines elles-mêmes… C’est le son de communautés existant bien avant que leur culture ne soit polie pour devenir une industrie ; celui de gens chantant parce qu’il y avait de la joie à partager, des peines à surmonter, une foi à proclamer, des histoires à perpétuer et des nuits à passer à danser…

Les Alabama Sacred Harp Singers et la Middle Georgia Singing Convention No. 1 incarnent la puissance brute du chant shape,  à leurs côtés, la ferveur ardente d’Ernest Phipps & His Holiness Singers, du Rev. D.C. Rice & His Sanctified, du Rev. F. W. McGee, du Rev. Moses Mason, de la Rev. Sister Mary Nelson, des Elders McIntorsh And Edwards’ Sanctified Singers et du Reverend J. M. Gates nous rappelle à quel point les traditions gospel et Holiness ont été fondamentales pour le paysage sonore américain. Ces enregistrements brûlent de conviction : battements de mains, voix retentissantes, sermons se muant en chants, chants devenant témoignages…Il y a aussi le blues, mais pas encore le blues tel que le mythifie l’imagerie des clubs nocturnes. Ici, c’est une musique de la route, de la prière, du travail et de l’avertissement.

Blind Willie Johnson s’impose comme l’une des figures les plus puissantes de toute la musique américaine : sa guitare tranche comme une lame et sa voix semble surgir d’un au-delà de l’espace où il se trouve. Henry Ragtime Texas Thomas ouvre une autre voie : plus légère, plus ancienne, propice à la danse et empreinte de flânerie, évoquant le voyage et les grands espaces. Jim Jackson, lui aussi, appartient à cet univers où s’entremêlent le blues, la tradition des songsters, le vaudeville et la mémoire populaire…La musique old-time (country traditionnelle) et la musique des montagnes forment un autre grand fleuve traversant cet album digital. Bascom Lamar Lunsford, collecteur, interprète et gardien du répertoire des Appalaches, fait le lien entre tradition orale et histoire enregistrée. Fiddlin’ John Carson & Moonshine Kate, Earl Johnson’s Clodhoppers, Uncle Bunt Stephens, Jilson Setters, Riley Puckett, Byrd Moore & His Hot Shots, Carolina Tar Heels et Hoyt Floyd Ming & His Pep-Steppers capturent l’énergie de la musique de danse rurale à l’époque où elle était pour la première fois gravée sur disques de gomme-laque. Ce sont des interprétations pleines de fougue et de caractère : cordes frottées, harmonies incisives, numéros comiques, ballades tragiques et airs qui avaient déjà vécu mille vies avant l’arrivée du microphone… La Carter Family a fait entrer la ballade montagnarde dans l’ère moderne avec une intimité qui surprend encore aujourd’hui : des voix serrées, des chansons évoquant le foyer, la perte, l’errance et la résilience. Les Blue Sky Boys (parfois accompagnés de Curly Parker) et les Delmore Brothers ont affiné cette harmonie vocale fraternelle pour créer un son tendre, pur et profondément émouvant. Leur musique allait influencer la country, le bluegrass, le renouveau folk, le rockabilly et bien d’autres genres…Aucune histoire de la musique américaine ancrée dans le folk ne saurait omettre Jimmie Rodgers. Le Singing Brakeman (le serre-frein chanteur) a transformé les chansons ferroviaires, l’esprit du blues, le yodel, les ballades et le divertissement populaire en un langage inédit..

Autour de lui, des artistes tels que Vernon Dalhart, Marc Williams, Carl Robison & His Pioneers, Darby & Tarlton ainsi qu’Andrew & Jim Baxter illustrent la porosité des frontières entre chanson folk, interprétation country, récits de cow-boys, guitare hawaïenne, phrasé blues et premiers enregistrements commerciaux…Le panorama musical américain s’élargit encore grâce aux traditions cajuns et francophones. Joseph Falcon, les frères Breaux, Columbus Fruge ainsi que Delma Lachney et Blind Uncle Gaspard introduisent le son de la Louisiane dans ce récit : accordéon, violon, chansons en français et rythmes de danse s’y mêlent, unissant la mélancolie à la fête. Ces enregistrements nous rappellent que la musique folk américaine était multilingue, régionale, métissée, nomade et en constante évolution…Du Texas et du Sud-Ouest émerge un autre courant : concours de violon, orchestres de cowboys, musiques de danse des zones frontalières et les prémices du western swing. Eck Robertson & Family, les Texas Ramblers de Prince Albert Hunt, Bob Wills & His Texas Playboys ainsi que Frank Cloutier and the Victoria Cafe Orchestra illustrent tous ce moment charnière où la musique rurale pour violon commence à flirter avec le jazz, la chanson populaire et le raffinement des orchestres de danse. Si Bob Wills devait plus tard transformer ce mélange hybride en un phénomène majeur, les ingrédients sont déjà bien vivants ici : le swing, l’authenticité brute des string bands, l’âme du blues et une soif insatiable de mouvement…Enfin, au terme de ce premier album, on entrevoit ce qui allait suivre. Bill Monroe & His Bluegrass Boys s’emparent de sonorités anciennes pour les façonner en un genre nouveau : le bluegrass.

Merle Travis, quant à lui, préfigure un langage guitaristique d’avenir ancré dans des techniques de jeu aux doigts traditionnelles mais taillé pour une ère nouvelle… C’est un carrefour. Les chanteurs de Sacred Harp y côtoient les prédicateurs du blues ; les violoneux cajuns, les balladistes des Appalaches ; les orchestres de cow-boys, les assemblées religieuses ferventes ; les harmonies familiales, les serre-freins vagabonds. Ce qui les unit, ce n’est pas le vernis, mais la vérité. Songs From The Singing Map est un voyage au cœur de cette Amérique plus ancienne et plus sauvage — un monde de foi et d’épreuves, d’humour et de peines de cœur, de perrons et de voies ferrées, de routes poussiéreuses et de planchers d’église, de bals du samedi soir et de salut dominical. C’est la voix d’un pays qui se découvre lui-même, chanson après chanson. D’autres albums suivront sur ce site génial.

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