
Via Panoramica dei Templi, 92100 Agrigento, Sicile, Italie
Agrigente ! Le mot seul devrait évoquer l’âme d’Hellanicos, le parfum sec du vent méditerranéen sur les colonnes doriques, un silence digne d’Eschyle. Mais ça, c’était avant l’atterrissage. Aujourd’hui, la Ville Italienne de la Culture – titre obtenu en 2025 on ne sait trop par quel jury en dépression ou par quel lobbying en mocassins – s’offre au visiteur comme un décor antique mal rangé, bordé par une périphérie digne d’un épisode tardif de l’urbanisme post-soviétique. Agrigente un chaos architectural d’une laideur appliquée. Bétons ocre, balcons en aluminium, climatisations pendantes. L’élégance y est si rare qu’on en viendrait presque à remercier les temples grecs d’avoir survécu pour fournir un alibi à l’ensemble. Les amateurs d’authenticité applaudiront sans doute cette esthétique de l’érosion sociale, mais les autres auront la décence de détourner les yeux. Quant à l’hygiène collective, il faut saluer l’inventivité : sacs poubelles exhibés comme installations contemporaines, trottoirs recyclés en bacs à déchets participatifs, containers débordants en guise d’interventions plastiques. On espère presque que la ville de la culture ait prévu des cartels explicatifs : trash art immersif, période municipale pré-désengagée.

La Vallée des Temples ? Sublime, évidemment – à condition d’adopter la technique du cadrage sélectif et de faire abstraction des hordes de touristes en plastique moulé, des éventaires d’amphores fabriquées à Shenzhen et des bus climatisés rugissant comme si l’Histoire se visitait en trois arrêts. Le site, admirable en lui-même, semble survivre par dignité, comme un vieil aristocrate enfermé dans une fête foraine. Mais puisqu’on parle culture : l’agitation officielle rivalise d’enthousiasme pamphlétaire. Affiches criardes, logos subventionnés, programmes pompeux où l’on parle patrimoine avec l’intonation d’un podcast touristique. On se prend à chercher, en vain, la moindre once de cohérence esthétique. Côté infrastructures, on navigue entre route fissurée, signalétique fantôme et transports publics si erratiques qu’ils pourraient faire l’objet d’une étude ethnologique. Mais l’étiquette culturelle colle à l’endroit comme un sticker sur une amphore : bravache, décoratif, et totalement déplacé. Le tourisme de masse, lui, prospère avec l’assurance des espèces invasives. Sandales en plastique foulant les racines millénaires, cris de groupes scolaires sur fond de colonnes sacrées, granités douteux à 6 euros vendus comme tradition locale… On frôle l’opéra-bouffe. Au fond, Agrigente s’imagine capitale culturelle comme certains se croient polyglottes parce qu’ils ont un dictionnaire chez eux. C’est une ville splendide… dans les pages d’un ouvrage de 1954. Dans la réalité contemporaine, elle exhibe ses vestiges comme d’autres exhibent un grand-père centenaire : par prestige, sans savoir quoi en faire. On repart avec une sensation familière : celle d’un lieu qui s’est vu beau dans le miroir des ministères, mais pas dans celui des visiteurs. Il est des illusions respectables. Celle-ci a simplement le mauvais goût d’être officielle.










