
Bienvenue dans l’âge d’or du cinéma indien d’horreur, de suspense et de mystère. Un cœur sombre a toujours battu au sein du cinéma indien. Bien avant les excès sanglants des frères Ramsay, avant les séries télévisées fantastiques et les thrillers psychologiques modernes, des cinéastes de toute l’Inde tissaient des récits de demeures hantées, d’apparitions spectrales, de réincarnation, d’énigmes criminelles et d’amours maudites.
Leur arme de prédilection n’était pas tant le choc visuel que l’atmosphère : mélodies au clair de lune, voix résonnant dans des couloirs déserts, cordes frémissantes, flûtes mélancoliques et orchestres capables de basculer de la romance à l’épouvante en une seule phrase musicale.

Cette compilation du label Moochin’ About rassemble dix des bandes originales les plus évocatrices de l’âge d’or du cinéma indien d’horreur, de suspense et de mystère.

Couvrant des classiques du cinéma hindi et malayalam, ces enregistrements révèlent comment les compositeurs ont su transmuer la peur, le désir et le surnaturel en une musique inoubliable. L’ensemble forme un voyage à travers certaines des histoires de fantômes et des thrillers les plus marquants jamais produits par le cinéma indien. Tout commence avec Mahal (1949), le film qui a sans doute jeté les bases du cinéma d’horreur gothique indien. Réalisé par Kamal Amrohi et porté par Ashok Kumar et Madhubala, il a fait découvrir au public un manoir hanté, la réincarnation, une romance spectrale et la voix immortelle de Lata Mangeshkar. Le compositeur Khemchand Prakash a enveloppé le film de mystère, créant une musique qui semblait émaner d’un autre monde. Le succès du film a consacré nombre des thèmes qui allaient dominer le cinéma d’horreur indien pendant des décennies. Près de dix ans plus tard sortait Madhumati (1958), réalisé par Bimal Roy et mis en musique par le brillant Salil Chowdhury. Récit de réincarnation, d’obsession et de vengeance se déroulant au cœur de montagnes embrumées, le film brouillait les frontières entre romance et surnaturel. La partition de Salil demeure l’une des plus grandes réussites de la musique de film indienne, mêlant influences folkloriques, sophistication orchestrale et une atmosphère étrange qui reflétait à la perfection la narration hantée du film. Le début des années 1960 a vu l’essor de la musique pour les thrillers et les films à énigme. Bees Saal Baad (1962) a transformé le film policier gothique en un phénomène national. Le compositeur Hemant Kumar a signé l’une des bandes originales les plus envoûtantes du cinéma hindi, conjuguant habilement suspense et mélodies exquises. L’atmosphère inquiétante du film et ses chansons inoubliables ont contribué à démontrer la viabilité commerciale des films d’horreur et de suspense au sein du Bollywood grand public. Après ce triomphe, Hemant Kumar a composé la musique de Kohraa (1964), une adaptation indienne du roman Rebecca de Daphne du Maurier. Il s’est alors affranchi des conventions musicales du thriller pour créer une partition empreinte de mélancolie et d’angoisse. Des cordes élégantes, une orchestration subtile et des mélodies persistantes ont instauré une atmosphère de malaise, parfaitement en phase avec ce récit fait de secrets et de tourments psychologiques. Sorti la même année, Woh Kaun Thi? (1964) demeure l’un des plus grands films à suspense de Bollywood. Le compositeur Madan Mohan a abordé le surnaturel non pas avec emphase, mais avec grâce. Les chansons du film traversent le récit telles des apparitions spectrales, estompant la frontière entre rêve et réalité. Sa bande originale reste un modèle du genre en matière de suspense romantique, prouvant que la peur et le désir sont souvent des émotions indissociables.

En 1965, le cinéma à suspense s’était imposé comme l’un des genres les plus populaires de Bollywood. Gumnaam, inspiré du roman Les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie, offrait une intrigue mêlant mystère, meurtre et tension psychologique de grande envergure. Le célèbre duo Shankar-Jaikishan a signé une partition tour à tour enjouée, dramatique et inquiétante, reflétant les atmosphères changeantes du film ainsi que la complexité labyrinthique de son scénario.
Sharada & Mohd. Rafi – Jane Chaman Shola Badan (Gumnaam)
Cette même année a vu naître l’une des œuvres les plus singulières du genre : Bhoot Bungla (1965). Réalisé par l’acteur comique Mehmood, le film mêlait horreur, mystère et comédie d’une manière qui allait influencer d’innombrables productions indiennes ultérieures. Fait notable, il mettait en vedette une bande originale composée par le jeune R. D. Burman, qui allait par la suite révolutionner la musique du cinéma hindi. Dès cette époque, l’esprit audacieux de Burman transparaissait déjà, alliant influences occidentales, arrangements aux accents jazz et expérimentations ludiques pour créer une bande-son sans équivalent dans le cinéma d’horreur indien. Cette collection explore également une tradition parallèle fascinante apparue au sein du cinéma malayalam. Bhargavi Nilayam (1964) est largement considéré comme le premier véritable film d’horreur du cinéma malayalam. Adapté d’une histoire de l’écrivain légendaire Vaikom Muhammad Basheer, le film relate l’histoire d’un romancier dont le destin se trouve lié à l’esprit d’une jeune femme assassinée. Sa bande originale, composée par M. S. Baburaj, est tenue pour l’un des chefs-d’œuvre de la musique de film malayalam. Le génie de Baburaj résidait dans sa capacité à fusionner les traditions classiques hindoustanies, les influences du ghazal et les formes musicales régionales pour créer un style à la fois sophistiqué et empreint d’une profonde émotion. Il en résulte une musique envoûtante, non pas parce qu’elle cherche à effrayer, mais parce qu’elle évoque une profonde nostalgie et une grande tristesse. Cette bande originale demeure l’une des plus célèbres de l’histoire du cinéma malayalam. L’influence de Bhargavi Nilayam se fait sentir dans Yakshi, l’un des thrillers psychologiques les plus acclamés jamais produits au Kerala. Adapté du roman de Malayattoor Ramakrishnan, le film explore les thèmes de l’obsession, de la folie et de la possibilité d’une possession surnaturelle. Sa musique, composée par G. Devarajan, reflète l’ambiguïté troublante du film. Loin de s’appuyer sur les codes classiques de l’horreur, la bande originale investit un espace psychologique où réalité et hallucination deviennent indissociables. Aujourd’hui, le film est largement reconnu comme une œuvre marquante du cinéma psychologique indien.

La collection est complétée par Poonam Ki Raat (1965), un thriller mystérieux moins connu mais à l’atmosphère saisissante. Mêlant meurtre, superstition et suspense, il témoigne de la richesse et de la diversité qu’avait atteintes le genre horreur-thriller au milieu des années 1960.
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Si certaines œuvres contemporaines ont connu une plus grande notoriété, la musique de ce film capture cette même fascination pour l’effroi au clair de lune, les identités cachées et l’inconnu qui caractérisaient cette époque. Dans leur ensemble, ces enregistrements témoignent d’une époque remarquable de l’histoire du cinéma indien. Contrairement aux musiques de films d’horreur occidentaux de la même période, qui misaient souvent sur la dissonance et l’effet de choc, ces compositeurs abordaient fréquemment la peur par le biais de la mélodie. Les fantômes chantaient. Les esprits exprimaient leur deuil. Les intrigues policières se déroulaient sur fond d’arrangements orchestraux somptueux. Le surnaturel devenait indissociable de la romance, du souvenir et de la nostalgie. Les compositeurs ici représentés — Khemchand Prakash, Salil Chowdhury, Hemant Kumar, Madan Mohan, Shankar–Jaikishan, R. D. Burman, M. S. Baburaj et G. Devarajan – comptaient parmi les esprits musicaux les plus novateurs de leur génération. Leur œuvre transcendait les genres, donnant naissance à une musique qui reste chérie des décennies après la sortie des films eux-mêmes. Plus d’un demi-siècle plus tard, ces musiques conservent toute leur puissance. Les demeures hantées restent hantées. Les femmes mystérieuses continuent d’apparaître dans la brume. Les échos d’histoires d’amour oubliées flottent encore dans les couloirs déserts. Et la musique continue d’opérer sa magie.










