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« PRESSES UNIVERSITAIRES DE LYON » : HENRI CALET

Retour à Henri Calet, après avoir apprécié sa correspondance avec Francis  Ponge – voir sur le site  3/11/2025 Amitiés Singulières – dont nous venons de découvrir deux ouvrages passionnants: Je ne sais écrire que ma vie et Mes impressions d’Afrique. Deux livres constitués d’inédits que nous devons aux éditions PUL et dont les appareils critiques et contextuels sont, comme d’habitude, en tous points remarquables.

Dans Je ne sais écrire que ma vie Calet donne peut-être la clé la plus exacte et la plus bouleversante de son œuvre: ne prétendant ni inventer ni édifier, mais regarder sa propre existence — ses souvenirs, ses inquiétudes — comme on regarde un vieux quartier avant démolition. Le livre, composé de chroniques et d’entretiens donnés à la presse, sont autant de fragments où l’on croise la fatigue de vivre, la mélancolie des cafés, les rues anonymes, et surtout cette conscience aiguë du temps qui passe. Son regard se porte instinctivement vers les choses modestes. Il ne cherche ni les grandes intrigues ni les destins spectaculaires ; il observe plutôt la vie ordinaire, les existences discrètes. Comme il l’avoue lui-même : « Je m’attache aux petites choses, aux petites gens, à leurs petits malheurs, à leurs petits bonheurs, et cela prend presque tout mon temps. » Cette fidélité au quotidien s’accompagne d’une conception très personnelle de l’écriture.

Calet ne se présente jamais comme un écrivain sûr de ses moyens ; il insiste au contraire sur sa difficulté à écrire, sur son sentiment d’imperfection: « Vivre d’abord, écrire ensuite. Écrire avec des mots… je n’ai pas peur des mots, ce sont les mots qui ont peur de moi, dirait-on… ils me fuient. Je voudrais bien raconter une fois comment je les ai perdus un à un, jusqu’à ce qu’il ne m’en reste plus. Je suis plein de trous. » Cette image d’un écrivain « plein de trous » est peut-être la plus juste pour décrire son œuvre : une écriture faite de silences, de manques, d’hésitations, mais d’autant plus sincère. L’émotion naît du dépouillement : Calet écrit sans emphase, presque à contrecœur, mais chaque phrase semble porter un poids intime. Le lecteur a le sentiment d’entendre un homme qui se parle à lui-même, avec modestie, avec douceur, et parfois avec une ironie légère qui empêche la plainte de devenir plainte.

Mes impressions d’Afrique pourraient, à première vue, sembler différent : un récit de voyage. Mais Calet n’est pas un explorateur. L’Afrique qu’il évoque n’est pas un décor spectaculaire et reste filtrée par sa sensibilité inquiète et son regard d’homme déplacé. Il observe les paysages, les villes, met en perspective ses rencontres, mais toujours avec cette distance mélancolique qui lui est propre. Ce qui émeut dans ce livre, c’est la manière dont le voyage révèle encore davantage la solitude de l’écrivain. L’ailleurs ne dissipe pas ses doutes: il les éclaire autrement. Là encore, les notations sont brèves, souvent modestes, mais elles touchent juste quant aux villes et territoires traversés comme aux hommes ou femmes rencontrés.

Les entretiens éclairent également sa position morale et politique. À l’hystérie nationaliste et à la haine de classe, Calet a toujours préféré la voie pacifique et la liberté des peuples. Témoin de son temps, défenseur résolu de la personne humaine et de la liberté, sa lucidité va de pair avec une certaine indulgence bienveillante. Cette attitude donne à son œuvre une place singulière : l’originalité d’une position au cœur de la vie sociale, toujours engagée du côté des gens, jamais du côté des appareils ou des institutions. L’écrivain se tient parmi les hommes ordinaires, observant leurs difficultés et leurs joies avec une attention fraternelle.

Il reconnaît ailleurs, sans détour, la dimension autobiographique de toute son œuvre : « Je me vois partout dans mes livres. Il se peut bien que ce soit dans cette seule mesure que j’existe. » Ainsi, Je ne sais écrire que ma vie apparaît moins comme un recueil de chroniques que comme un autoportrait fragmentaire. On y entend une voix discrète, inquiète, mais profondément humaine. La générosité qui s’en dégage « ne relève jamais de la mièvrerie : elle ressemble plutôt à un sourire de l’intelligence — et peut-être même à une forme de courage devant la vie ». Ces deux ouvrages ont en commun une écriture pauvre en apparence – car ambitionnant de rivaliser avec la plus grande simplicité -, mais riche en humanité. Calet ne cherche jamais l’effet littéraire seulement la vérité et la justesse d’un moment. Sa phrase est simple et fragile, comme si elle pouvait se briser à tout instant. C’est précisément cette fragilité qui rend ces livres si émouvants. On referme ces inédits de Calet avec l’impression d’avoir accompagné quelqu’un dans ses pensées les plus secrètes — et d’avoir reconnu, au passage, une part de notre propre fatigue de vivre.

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